Blog
Ruée vers les prêts-à-boire (French only)
Benoit Valois-Nadeau
24 Oct 2021
Gingria
Photo by:
Distillerie Stadaconé

Lilian Wolfelsberger, bouilleur de cru à la Distillerie de Montréal, l’avoue d’emblée: il n’était pas « chaud chaud » à l’idée de se lancer dans la fabrication de prêts-à-boire (PAB), des produits qui riment pour certaines personnes avec abus de sucre et d’arômes artificiels.

Pourtant, lui et son équipe se sont lancés dans l’aventure en produisant un mojito. « On y a réfléchi à deux fois. Mais on s’est dit: montrons qu’on peut aussi le faire de la bonne façon, à notre manière », raconte-t-il.

Le cocktail en question est fait dans les locaux de la distillerie, à partir de son rhum Rosemont épicé qui est dilué afin d’atteindre un degré d’alcool de 7%. Sont ensuite ajoutés de « vraies épices » et du « vrai jus de lime », souligne Lilian Wolfelsberger. Vingt-quatre heures avant d’envoyer le résultat à l’embouteillage, on met à infuser de la « vraie menthe fraîche cueillie en forêt ». 

« Quand on respecte le produit, on respecte le client. C’est notre marque de commerce, on ne fait pas de concessions. Au début, j’avais un certain préjugé, mais du moment où on fait bien les choses, on donne une marque de noblesse au produit. »

Lilian Wolfelsberger

Même son de cloche du côté de la distillerie Stadaconé, à Québec, qui offre le Gingria, un cocktail inspiré de la sangria qui réunit le gin rouge de la maison, du jus de canneberge naturel, des agrumes et des mangues.

« Le seul sucre qui se retrouve dans notre boisson, c’est le sucre naturel des fruits, explique Jean-Pierre Allard, président de la marque. Au départ, en dégustation, on avait souvent des clients sceptiques qui pensaient tomber sur une boisson trop sucrée. Mais une fois qu’ils y goûtent, ils sont convaincus. »

« Quand on utilise des intrants et des produits de qualité, ça donne des produits de qualité », résume Francis Bluteau, cofondateur de la distillerie montréalaise BluePearl, qui propose un gin tonic et un gin soda aux mûres à partir de son gin BleuRoyal.

Des produits en vitrine

En raison de leur côté pratique et accessible, les PAB permettent de séduire une nouvelle clientèle et de la fidéliser. « Une bouteille de gin, tu peux la finir en une semaine, un mois ou un an et demi. Ça dépend de la clientèle. Mais les PAB, les gens vont en acheter 4 ou 8 pour une soirée et vont tous les boire. Et le lendemain, ils vont retourner à la SAQ pour en racheter », fait remarquer Francis Bluteau.

« C’est un moyen d’ouvrir notre gamme d’alcools à un plus grand public. La personne qui ne serait pas forcément amenée à goûter à un rhum épicé peut le faire grâce au mojito. Et ensuite essayer le rhum lui-même, puis nos autres alcools », ajoute Lilian Wolfelsberger.

Une offre en pleine croissance

Dans la dernière année, environ 80 boissons prêtes à boire étaient offertes sur les tablettes de la SAQ. De ce nombre, près de la moitié (47%) provenait du Québec. Vingt-cinq autres s’ajouteront cet été, précise Linda Bouchard, porte-parole de la société d’État. Les prêts-à-boire représentent maintenant 7,1% des ventes de la SAQ, contre 16,1% pour les spiritueux traditionnels.


Jean-Pierre Allard affirme avoir observé une hausse marquée des ventes de son gin rouge depuis le lancement du Gingria, en mars 2021. L’entreprise est même en pénurie de bouteilles de son produit phare! 

Cet engouement est bien réel: selon le dernier rapport annuel de la SAQ, les ventes de PAB québécois ont connu une augmentation de 75% en 2020. Et tout indique que le phénomène n’est pas près de s’essouffler.

« Les repas préparés, les boîtes à manger, le prêt-à-manger… Tout ce secteur est en croissance, observe Francis Bluteau. Est-ce que l’industrie devrait aller uniquement vers cela? Je ne crois pas. Mais le prêt-à-boire est là pour compléter ce qui se fait en bouteille. »

Et le plaisir reste entier pour les distillateurs. « Sincèrement, c’est plaisant à faire, dit Lilian Wolfelsberger. On est habitués à travailler des alcools à 40 ou 60%. Là, il faut que ce soit bon à 7%. C’est très différent. Et comme on travaille avec des produits naturels frais, il faut toujours goûter pour calibrer les saveurs. C’est vraiment un ajustement chaque fois. »