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Un siècle de spiritueux: du gros gin à la liqueur d'herbe (French only)
Benoit Valois-Nadeau – Caribou
24 Oct 2021
Spiritueux Photo De Famille

Si vous pouviez mettre les pieds dans une succursale de la Commission des liqueurs du début des années 1920, il y a fort à parier que vous seriez un brin déboussolé. 

D'abord, impossible de flâner entre les rayons pour choisir sa bouteille: les boutiques du temps avaient des airs d’austères comptoirs grillagés derrière lesquels se cachait, loin des regards, la marchandise. Pire, la vente de spiritueux était limitée à une bouteille à la fois par personne!

À l’image de l’économie de l’époque, l’offre était largement dominée par les boissons issues du monde britannique: le gin, alcool populaire par excellence; les whiskies, en particulier le scotch; et les brandys. 

À l’époque, la consommation d’alcools forts était gonflée par la double fonction de l’eau-de-vie, à la fois récréative et… médicinale, explique l’historienne Catherine Ferland.

«Dans les campagnes, tout le monde avait son cruchon d’alcool à usage médicinal, observe la spécialiste de l’histoire culturelle québécoise. Cet usage était tellement ancré dans les mœurs que lors des premiers mouvements prohibitionnistes, le billet du médecin pouvait servir de sauf-conduit pour aller s’acheter de l’alcool.»

Catherine Ferland, historienne

Ponces de gin, grogs, tonifiants et cataplasmes imbibés d’eau-de-vie faisaient partie de l’arsenal pour combattre toute sorte de maux, de la consomption aux membres endoloris.


Du médical au cocktail

Si cet usage à des fins médicales est peu à peu relégué au folklore, les spiritueux connaissent tout de même un âge d’or dans la première moitié du 20e siècle.

Pour donner une idée, selon les archives de la Commission des liqueurs, il s’est vendu 1,6 L de spiritueux par habitant lors de l’exercice 1925-26. Presque 100 ans plus tard, ce chiffre a doublé pour passer à 3,2 L.

La prohibition, qui a cours aux États-Unis jusqu’en 1933, stimule chez nous l’industrie de la distillerie à grande échelle, avec comme fer de lance le géant montréalais Seagram et son fameux whisky canadien. 

C’est aussi l’époque des cocktails, qui rendent la consommation d’alcools forts plus acceptable socialement.

«En raison de son taux d’alcool plus élevé, l’eau-de-vie a toujours été une substance perçue comme étant plus dangereuse socialement, rappelle Catherine Ferland. Or, à partir des années 1930, la grande ère des cocktails valorise les spiritueux. Ils attirent toujours une forme de suspicion, mais sont valorisés s’ils sont consommés dans le bon contexte. C’est une façon de les récupérer et de les domestiquer.»


S’effacer pour mieux renaître

La consommation de spiritueux connaît un déclin dans les années 1970 et 1980 au profit de la bière et du vin, qui arrivent en masse sur les tables québécoises après Expo 67.

L’offre s’est également accrue sur les tablettes de ce qui est devenu la Régie des alcools en 1961, puis la Société des alcools en 1971. De 383 produits en vente lors de l’ouverture des premières succursales en 1921, on est passé aujourd’hui à 15 700 produits différents, toutes catégories confondues, commercialisés à travers la province, dont 800 sont québécois.

Le palais des Québécoises et Québécois a suivi cette tendance à la diversification, si bien que ce sont les liqueurs, la vodka et le rhum qui sont actuellement les plus populaires dans les rayons des spiritueux de la SAQ.

Les dernières décennies correspondent aussi au retour à une production locale et artisanale d’alcool.

Les ventes de spiritueux de la Commission des liqueurs en 1925-1926

• Scotch 0,94 million de litres

• Gin 0,93 million de litres

• Brandy et cognac 0,56 million de litres

• Alcool et whisky blancs 0,4 million de litres

• Rye 0,27 million de litres

• Rhum 0,18 million de litres

• Liqueurs 47 000 litres

• Autres spiritueux 26 000 litres

• Whisky irlandais 22 776 litres

Les ventes de spiritueux de la SAQ en 2019-2020

• Liqueurs 5,9 millions de litres

• Vodka 5,9 millions de litres

• Rhum 5,3 millions de litres

• Gin 3,8 millions de litres

• Whisky 3,8 millions de litres

• Brandy 1,5 million de litres

• Autres spiritueux 1,1 million de litres

Si les premières expérimentations vinicoles et brassicoles ont eu lieu dans les années 1970 et 1980, chez les distillateurs, le marché demeure longtemps la chasse gardée des industriels. À preuve, Michel Jodoin est le doyen de tous les microdistillateurs québécois, même si son alambic est en fonction depuis 1999 seulement.

Au cours de la décennie 1990, le pomiculteur de Rougemont songe à produire un brandy à partir des pommes excédentaires de son verger, et il est alors bien seul dans le paysage agroalimentaire québécois.

«On me regardait un peu comme un extraterrestre. La tendance n’était pas au spiritueux, et ce n’était vraiment pas ce qui se vendait le plus. Quand je me suis lancé, ça n’a pas été facile de convaincre le banquier de croire au projet!»

Michel Jodoin qui a conçu le premier spiritueux artisanal du Québec vendu à la SAQ

Pourtant, 22 ans plus tard, une cinquantaine de microdistilleries se sont ajoutées au paysage, propulsées par le retour en force de la mixologie et l’intérêt croissant pour le terroir québécois. 

Symbole de cette renaissance, le gin québécois connaît un essor remarquable. En 2019-20 seulement, ses ventes ont augmenté de 55% à la SAQ et 30 nouveaux alcools de cette gamme ont fait leur apparition sur les tablettes.

«Il y a une éducation qui s’est faite et je ne suis pas le seul à y avoir participé. La notoriété s’est bâtie avec les années et la qualité des produits est désormais presque irréprochable», ajoute Michel Jodoin. 

La vague n’est pas près de s’essouffler selon le microdistillateur, qui souligne l’arrivée d’une génération de productrices et producteurs audacieux, alors que le public confirme rechercher des produits locaux. 

«On a développé notre authenticité propre au Québec, en utilisant des produits locaux. Des herbes québécoises, il y en a une panoplie. Avant d’avoir essayé toutes les herbes disponibles… Il y a un potentiel énorme! croit le producteur. Comme on n’est pas pris avec des appellations d’origine contrôlée comme en Europe, on va vers des choses un peu différentes de ce qui se fait ailleurs. On ose!»